Milshtein a six ans au début de la guerre, onze quand elle se termine. Entre ces deux âges de sa jeune vie, il traverse une véritable odyssée. Mains dans les mains de son frère ainé et de sa mère, ils fuient leur Moldavie natale devant l’invasion nazi. Deux ans durant, ils sillonnent le réseau ferroviaire d’une vaste région entre mer Noire et mer d’Aral ; jusqu’à trouver enfin refuge à Tbilissi, en Géorgie, à l’hiver 1943. S’ils entrent à leur tour au pays des soviets, c’est que les soviétiques, qui ont envahi la Moldavie dès 1939, ont déporté le père de Milshtein en Sibérie. En quête d’un mari et d’un papa qu’ils ne reverront pas, les deux enfants et leur mère évitent ainsi le sort tragique de ceux qui n’eurent pas la chance de fuir.
Cette période d’exode frappée au sceau très noir des bombardements, de la famine et de la mort de quatorze millions de russes, est au centre de l’imaginaire de Milshtein. Elle rive sa mémoire à un univers nocturne strié de voies ferrées, de trains arrêtés et de repas d’œufs frits et de vodka pris parmi les moujiks. .Ces images aux éclairages tantôt tragiques, tantôt riches en humanité, sont alimentées durant l’adolescence israélienne par les questions des fils sur les périples de leur enfance et les récits en réponse de leur mère sur tant de circonstances étranges qu’une femme et qui n’avait pas trente ans dût affronter afin de les faire survivre… Leurs méandres infinis et burlesques se surrimpriment à une toile de fond d’un noir encore plus sombre où flottent les ombres innombrables des âmes mortes de tout ceux qu’on n’a jamais revu.
Ce deuil d’un monde seulement sauvé par la force d’une mère, fonde l’œuvre. Formé au démarches novatrices de L’Art Moderne par des maitres issus du Bauhaus, en Géorgie d’abord, puis en Roumanie, à Chypre, en Israël, et enfin à Paris où il poursuit sa carrière à partir de 1956, Milshtein construit son œuvre en jouant les femmes contre la nuit ; l’éclat de la chair et de toutes les matières qui trouent l’ombre de leur lumière, plutôt que le ressassement de l’horreur et ses souvenirs.Peintre, graveur, sculpteur, écrivain, fabricant de papiers et de livres, joueur d’échecs, amant de l’amour et de la vodka, Milshtein court le demi-siècle de l’après-guerre en Protée amoureux de l’éclat des belles prunelles, des couleurs et du verbe. Il poursuit aujourd’hui une éblouissante carrière dont témoigne le flux ininterrompu des expositions de ses œuvres dans les musées et les galeries d’art des quatre continents…

Robert Albouker 2017

1934 


Grigory Isakévitch Milshtein, dit Grisha, fils de Riva Rosenfeld et Isaac Milshtein, naît le 25 juin 1934, à Kichinev, dans la province de Moldavie, alors roumaine, après un frère aîné, David, âgé de quatre ans.

Sa famille appartient à la bourgeoisie juive aisée de la ville. Son père, homme d’affaires prospère, à la tête d’une banque coopérative, travaille pour une organisation juive américaine, le « joint », dont il est le directeur pour la Roumanie.

1935-38


Les Milshtein habitent une jolie villa, rue Reninskaïa, à proximité de la rue Pouchkinskaïa.

Les murs de ma chambre ont marqué mon imagination d’images de contes de fées. Tous les murs de la maison étaient peints, il n’y avait pas un centimètre carré qui ne l’était pas.

Grisha et son frère sont éduqués par une gouvernante suisse, Madame Martin qui leur apprend dès leur plus jeune âge le français.

1939


Entrée des Soviétiques en Moldavie en vertu du pacte germano-soviétique. Isaac Milshtein est arrêté pour intelligence avec une nation étrangère. Il est jugé et déporté en Sibérie. Confiscation de la maison des Milshtein. 1940 En tant que famille comptant un déporté, obligation est faite aux Milshtein de résider en dehors de la capitale provinciale Kichinev.

1941


La rupture du pacte germano-soviétique est consommée le 21 juin 1941 par une offensive nazie sur les territoires soviétiques. Bombardements d’Argueiev, Kichinev, Kiev, etc. Après une tentative de sortie de Roumanie, les Milshtein reviennent sur Kichinev. Ils en repartiront pour prendre le chemin de l’exode…
Automne 1941. David Milshtein, le frère aîné de Grisha, engage leur mère à fuir vers l’URSS si elle veut jamais revoir son mari.

Ma mère vend ses derniers bijoux. On part en train. C’est une période d’exode. Les gens évacuent les territoires à portée des nazis. Les routes sont pleines de charrettes tirées par des bœufs, de colonnes de réfugiés. On ne sait pas combien de temps ça prend. C’était comme dans un rêve. On voyageait sur les toits, accrochés à des portes… On voulait aller le plus loin possible. On se disait que les nazis n’arriveraient jamais en Asie. On voulait aussi se rapprocher de la Sibérie et rétablir le contact avec mon père. On fuyait….

Malgré les bombardements, fin 1941, les Milshtein parviennent à Krasnodar. Ils ont là une vieille parente…
Ils trouvent refuge dans un kolkhoze.

On s’arrêtait dans les kolkhozes où ma mère pouvait travailler un peu et trouver à nous nourrir. Je me souviens d’une usine de chiffon où ma mère travaillait à trier ce qui pourrait être récupéré. Pour une journée, elle était payée avec une miche de pain… En ce temps, la grande délicatesse culinaire, c’était les œufs au plat. ….

Milshtein a sept ans. Durement affecté par les privations, il tombe gravement malade. Il doit être hospitalisé pendant plusieurs mois.

À Krasnodar j’ai été à l’hôpital, deux, trois mois… Ma mère déamulait dans les rues et tomba nez à nez avec notre médecin de famille, d’avant-guerre de Kichinev. Il était devenu médecin — capitaine de l’Armée Rouge. Il m’a sauvé la vie, il avait encore un peu de pénicilline… Nous étions 4 enfants dans la chambre d’hôpital, je fus le seul survivant.

1942


Fuyant toujours l’avancée des nazis, les Milshtein quittent Krasnodar en direction de la Sibérie.

1943


Les Milshtein fuient encore devant les nazis. Ils tentent de se rendre à Makhatchkala, sur la mer Noire, afin de rejoindre la Géorgie par bateau et retrouver une cousine de Riva Milshtein. Cette cousine n’est pas n’importe qui, mais l’épouse de Mgeladze — cousin de Staline — et président de la République Soviétique d’Abkhazie, voisine de la Géorgie. Ils empruntent finalement les cols montagneux du Caucase, ce qu’on appelait la route militaire, pour parvenir en Géorgie. La cousine de Riva Milshtein fait mettre à leur disposition un logement qu’elle possède à Tbilissi, la capitale de l’état. Grisha est admis au Palais des Pionniers de Tbilissi. Il fréquente les cours de dessin et de peinture et se montre déjà fasciné par l’ambiance d’atelier.

Sur les murs de l’atelier, il y avait des copies de peintures célèbres, des paysages extrêmement naturalistes qui transmettaient l’ambiance très littéraire de la peinture du début du XXe siècle. Je me rappelle avoir vu faire des copies de tableaux officiels de Lénine et Staline, carré par carré. Mon incapacité à faire de l’abstraction provient peut-être de cette époque de ma vie, où on m’a enseigné qu’il n’y avait pas d’art pour l’art. Mais, que l’art est fait pour le peuple… .

1944


Milshtein a 10 ans. Il étudie le dessin et la peinture. Il a des amis.

À l’atelier, les élèves peignaient sur ce qu’ils trouvaient. On ne disposait d’aucun matériel. Le papier était une chose très précieuse et presque introuvable. Les journaux étaient très rares. Pour pouvoir en acheter un, et un seul, il fallait faire la queue. À l’école, on s’en servait pour écrire entre les lignes, ou bien on utilisait les marges des cahiers usées. Les bustes gréco-romains étaient là pour servir de modèle et apprendre à dessiner et parmi eux, celui de Rosa Luxembourg. .

1945


Été 1945. La guerre est finie. Pour rentrer chez eux, rejoindre Kichinev les Milshtein font la traversée Bakou-Odessa, en bateau. À Bakou, ils rencontrent enfin la cousine de Madame Milshtein qui les a aidés.

1946


De retour à Kichinev, les Milshtein se retrouvent en terrain inconnu. Dans un monde qui les a oubliés et qu’ils ont oublié. L’appartement est occupé : les leurs, les amis, les voisins, les oncles, tantes, cousins, cousines, ont disparu dans la tourmente. La plupart ont été exterminés dans les camps nazis. Sur les conseils d’une amie Riva Milshtein amène sa famille à Bucarest où elle espère être prise en charge par les autorités consulaires des États-Unis, au titre de veuve d’un employé d’une organisation américaine. Ils y séjournent environ un an sans obtenir de visa. Milshtein étudie auprès de Stefanescu — peintre et historien de l’Art, auteur de plusieurs ouvrages sur les icônes et d’une histoire de l’art moldave, personnalité fort en vue — qui l’initie à l’art classique de la peinture à huile. Milshtein s’exerce aussi à quelques gravures sur bois et lino. Finalement, Riva Milshtein décide de se rendre en Palestine…

Quelques natures mortes faites auprès de Stefanescu ont commencé ma carrière de peintre….

1947


Les Britanniques font le blocus de la Palestine, détournant sur Chypre des bateaux de réfugiés. Pour éviter toute reconduite en Europe, les organisateurs de l’émigration sioniste demandent à chacun de déchirer ses papiers identité. C’est à cette occasion que Milshtein abandonne le prénom de Grisha pour celui de Zwi. Les Milshtein séjournent à Chypre presque une année entière ; jusqu’au moment où les juifs de Palestine déclarent l’indépendance de l’État d’Israël, en mai 1948. Entre-temps Milshtein reprend ses études d’art auprès du sculpteur Zev Ben-Svi, envoyé par les autorités du futur État pour prendre en charge l’éducation artistique des émigrants, ou plutôt les occuper… Milshtein garde un grand souvenir de ce séjour : pour la première fois après tant d’années d’errance, sa vie s’ordonne. Il gagne en célébrité auprès de ses petits amis en réalisant la maquette du bateau qui les a transportés là. Sa photo paraît dans un livre. On l’y voit manier la gouge et le maillet. Il se souvient encore avec plaisir d’avoir appris à sculpter sur la pierre de l’île.

Ben-Svi avait créé une « école » où je tapais la pierre. Lui faisait des œuvres en tôle martelée néo-cubistes. Certaines sont au British Museum. Le travail de la pierre provient d’éclats. On doit savoir comment taper, où donner un coup de burin, c’est une école de décision… Il m’a dit : « une sculpture taillée dans la pierre doit être compacte. Sinon, tu risques de casser un bras ». J’avais dix ans. .

1948


Arrivée de la famille Milshtein en Israël en été, quelques semaines après la déclaration d’indépendance de l’État hébreu. Pendant la première année, Milshtein étudie dans l’atelier d’un peintre. Il réalise des natures mortes à l’huile qui prolongent le travail commencé auprès de Stefanescu, à Bucarest.

1949


Milshtein a 15 ans. Il commence à fréquenter le milieu des peintres et des poètes. Autour de Nathan Zach (né à Berlin en 1930) et de David Avidan (1934-1995), le groupe Likrat invente l’esprit d’une nouvelle poésie en hébreu. Une revue portant le nom du groupe, et à laquelle Milshtein participe, paraît à partir de 1952.

À tel Aviv, on se retrouvait chez les uns et les autres, au café Kassit, sur l’avenue Dizengoff ; il y avait aussi des réunions au club Milo, où venaient les poètes, des peintres, des intellectuels. On se rencontrait, on parlait d’art… Parmi ce groupe, les comédiens du théâtre Habima, qui était issu de la troupe Vakhtangov, avaient une réputation internationale. On leur doit une mise en scène inoubliable du Dibbouk dans les années 50 : avec Meskin et Hannah Robina. Des rencontres intéressantes, je les fais d’abord avec des poètes, parmi lesquels se détache la figure de Nathan Zach, qui était le chef de file de la poésie israélienne. C’est un personnage curieux, culture moitié allemande moitié italienne. Il faut imaginer ce que cela pouvait donner. Il y avait aussi Israël Pincas, David Avidan… des amoureux de la littérature….

Il est admis dans l’atelier d’Aharon Avni (1906-1951) qui avait étudié à l’École des Beaux-Arts de Moscou aussi bien qu’à la Grande Chaumière, avant de devenir un des pères de l’enseignement de l’art dans le jeune État d’Israël, où il s’était efforcé de former un corps enseignant, autant que de marquer les esprits des jeunes artistes par son ouverture d’esprit.

Avni a beaucoup compté pour toute notre génération de jeunes peintres, et particulièrement pour moi. C’était un pédagogue merveilleux qui a formé toute une génération d’artistes israéliens. .

1950


À la mort d’Avni, Milshtein poursuit ses études à l’institut d’art Bezalel, de Jérusalem, ainsi qu’a l’école d’art de Tel-Aviv. À 16 ans, il est le plus jeune participant d’une exposition de groupe au musée de Tel-Aviv.

1951


Études avec Morchedai Ardon qui venait du Bauhaus où il avait connu Kandinsky, Klee et Feininger. Il était le directeur de l’école Bezalel des Arts Appliqués de Jérusalem.

1952


Étude avec Moshe Mokady (1902-1975) et Marcel Yanko à l’École des Beaux-Arts de Tel-Aviv, artistes qu’il retrouvera plus tard à Paris.

À cette époque, en Israël, il y avait un état d’effervescence, les gens y croyaient, tout le monde était plus ou moins pris dans le projet du réalisme socialiste… et, en même temps, on commençait à douter de ça. En hébreu « raal » veut dire poison. Beaucoup disaient « raalisme socialiste ». Il y avait une vie d’artiste très loin de l’esprit pionnier du kibboutz, beaucoup plus proche des avant-gardes artistiques des grandes capitales européennes. .

1953


Il acquiert bientôt quelque réputation.

Il y avait, en tout, deux ou trois galeries en Israël : Microstudio et la galerie Katz où j’ai ensuite exposé. Ardon et Zaritski étaient les peintres les plus en vogue. Ensuite, Mokady, Yanko, Stematski… Moi, j’étais une « étoile montante », j’allais bientôt avoir une exposition personnelle au Musée de Tel-Aviv….

1954


À 19 ans, Milshtein épouse Yokwed Kachi, première parachutiste de l’armée israélienne. En automne, il expose quelques toiles à l’exposition « Young Israeli Painters », au Musée de Tel-Aviv.

HESITATION, que j’ai exposé au salon des jeunes peintres israéliens est une peinture fétiche pour moi. Elle est la marque de ma maturation et contient tous les signes artistiques qui m’ont formé jusqu’alors… .

1956


Milshtein reçoit une bourse d’études de la Norman Foundation qui lui permet de se rendre à Paris

Paris était la Mecque de l’art contemporain à nos yeux d’Israéliens. Tout l’art moderne était à Paris. À New York, il n’y avait rien, c’est ensuite que c’est venu… Admis à l’École des Beaux-Arts, il entre d’abord au cours de peinture de Souverbie. Il le quitte rapidement pour suivre un cours de gravure.

Il s’installe dans une chambre de bonne, au 183, boulevard Saint-Germain. Il est lié avec le sculpteur Constant. Joseph et lda Constant sont bientôt comme des parents adoptifs. Il trouve chez eux une maison ouverte aux jeunes artistes, une ambiance d’atelier, et surtout l’amour du travail.

Le sculpteur Constant et sa femme Ida étaient à ce moment-là ma famille adoptive. C’était une maison ouverte, de jeunes artistes se réunissaient chez eux, beaucoup d’Israéliens. .

À Paris, où je vis avec ma femme, nous venons d’avoir un garçon, Оury, nous rencontrons souvent le sculpteur Channa Orlov. Elle fera le portrait de mon fils et de sa mère et m’achètera des tableaux qui figurent toujours dans la collection de sa succession, notamment un CLOWN JAUNE. .

Jean Fanchette qui dirigeait la revue bilingue Two Cities, dans laquelle publiaient Lawrence Durrel et Henry Miller, est un proche. Il me demande d’écrire dans sa revue. Il me présente Laurence Durrel. Larry qui aime mon travail m’achète une toile et incite Fanchette à amener Anaïs Nin dans ma Chambre de bonne. .

Il fait également la connaissance de Jacqueline Paulhan qui lui présente son beau-père, Jean Paulhan.

Un soir, il nous a emmenés chez Braque. Après, nous sommes allés dîner, et comme il me demandait ce que j’en pensais, j’ai critiqué son travail… ! .

Outre la fréquentation des cafés de Montparnasse, il passe beaucoup de temps au Louvre. Son admiration pour les classiques se renforce.

1957


Première exposition personnelle en France à la galerie Saint Placide.
M. de Masclary, sous-directeur de la Galerie Charpentier, admire son travail. Il l’invite à participer à l’exposition qu’il consacre à l’École de Paris.

Je ne savais pas du tout comment on se comporte à Paris. Par exemple, critiquer Braque en parlant avec Paulhan, ou aller demander si l’atelier de Delacroix était à louer, étaient parmi les bêtises que je faisais. Dans le même esprit, je suis allé à la galerie Charpentier pour montrer mes peintures. Monsieur Masclary les a beaucoup aimées et il m’en a acheté une petite. Il m’a aussi proposé de participer à l’exposition de l’École de Paris qui devait se tenir les semaines suivantes. Masclary s’est pris d’amitié pour moi. C’est lui qui m’a présenté à Hans Berggruen et à tant d’autres. La galerie Charpentier était alors une des plus importantes de Paris. Nacenta en était le patron, il a défendu dans de nombreux ouvrages le concept d’une École de Paris qui se continuerait depuis l’âge d’or de la peinture moderne jusqu’à nos jours, et qui rassemblerait Georges Rouault pour le plus âgé et moi : pour le plus jeune…
.

1958


Rencontre avec Katia Granoff qui lui propose une exposition personnelle.
Milshtein reste plusieurs années en contrat avec la galerie Katia Granoff.

La série des clowns est une œuvre clé. J’étais en Espagne, j’avais vu Goya. J’ai fait des tableaux très hauts que j’ai montrés à Madame Granoff. Et, c’est là qu’elle a décidé de me faire une exposition et de me lier par contrat….

1959


Eugène Kolb, qui dirige le Musée de Tel-Aviv, connaît bien l’œuvre de Milshtein lorsqu’il lui offre sa première exposition personnelle dans un musée.

1960


Le travail de Milshtein est remarqué.
À côté de ses expositions régulières chez Granoff, il est invité à participer à de nombreuses expositions.

1961


Milshtein se lance dans la réalisation d’œuvres ambitieuses, comme LES DIX COMMANDEMENTS.
Le critique d’art Raymond Charmet écrit un texte sur ce travail.

LES DIX COMMANDEMENTS ont été réalisés pour Katia Granoff. C’était des œuvres pour lesquelles j’ai utilisé des matériaux nouveaux. J’ai failli y mourir, car le plastique que j’utilisais a provoqué une explosion. J’en ai figé des morceaux sur la toile avec du fil barbelé… C’étaient des collages extrêmes, bizarres… Je trouvais qu’il s’agissait d’une morale universelle qui allait très bien avec mes idées de gauche. Ce n’était pas religieux, mais plutôt moral… .

1962


Milshtein s’intéresse de plus en plus à la gravure. Il suit les cours de gravure de Delpech.

Ma passion pour la gravure a commencé assez tôt. Mes premières estampilles étaient réalisées avec des pommes de terre découpées en lamelles dont nous faisions des tampons. Mes premières gravures datent de 46 et 47. C’étaient des gravures sur bois ou sur lino que j’ai faites après la découverte de Franz Maserel qui était un des rares graveurs occidentaux tolérés en URSS. Il y avait aussi les travaux de Kate Kollwitz. C’est à l’Ecole Bezalel de Jérusalem, que j’ai fait mes premières eaux-fortes. À l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Camille, j’ai surtout appris avec Robert Nicoïdski, un technicien hors pair qui m’a appris qu’on pouvait inventer, produire des matières. C’est en 1962 que j’ai rejoint l’atelier de Jean Delpech, connu pour ses nombreuses gravures de timbres-poste, je m’y rendais tous les jours, c’était un très bon pédagogue… .

Premier séjour à New York, où il expose à la galerie Bodley. La ville l’impressionne fortement et pour longtemps.

Il entretient également un étroit contact avec Israël.
Il expose dans une galerie de Tel-Aviv, et également au Musée Bezalel de Jérusalem et au Musée de Bat Yam qui publie des catalogues importants.

1963


Milshtein expose en Suisse, où il montre des gravures à côté de ses peintures. Sa passion pour le travail de graveur gagne progressivement du terrain…

La gravure est devenue grande passion pour moi. Je gravais de plus en plus, je peignais moins. Une gravure est toujours comme une boîte à secret. On ne sait jamais ce qui sortira à l’impression. Il y a une part de surprise. On passe l’estampe sous la presse, puis on soulève le papier, c’est à ce moment qu’on peut savoir si c’est réussi ou s’il faut tout recommencer. La surprise est importante. C’est peut-être lié à mon goût du jeu. Mon rapport avec le papier est aussi important.
J’adore le papier, j’en ai fabriqué. C’est le meilleur support pour peindre, me semble-t-il. Très peu de peintres contemporains ont compris que le papier vaut un excellent enduit. Par exemple, les icônes étaient réalisées après le passage de vingt couches d’enduit. Le papier reçoit la peinture de la même manière….

1964


Milshtein a trente ans. Le plus jeune artiste associé à l’École de Paris a maintenant une carrière internationale.

1965


Milshtein fait la connaissance d’Alexandre Loewy, qui compte parmi les plus prestigieux éditeurs parisiens. Il publie chez lui MICROCOSME, son premier livre d’artiste.
En réalisant lui-même l’impression des gravures, il confirme son intérêt pour la diversité des matières et des formes d’expression, ainsi que pour l’immersion en profondeur dans les expériences qu’elles offrent à l’artiste.

Je me suis efforcé de faire une peinture comme on en voit dans chaque petit centimètre carré des chefs d’œuvres du passé. Cela je le dois à Stefanescu. J’ai le plaisir de peindre et du travail, que m’a communiqué Avni, j’ai le goût des matières et de leur volupté appris avec Ardon. Graver, peindre, dessiner, sculpter, c’est le même plaisir. Ecrire, c’est la même chose. Les mots ont des sens multiples qui dépendent de l’intonation, du geste, des circonstances. De la même manière, on peut prendre un rouge qui sort du tube et le mettre sur une toile, et on peut aussi poser d’abord un enduit, le laisser sécher, le polir, recommencer, et ensuite, mettre un vert, puis ensuite seulement, des couches très fines de rouge. Alors, on voit la différence. On accède par l’art à des choses qui ne sont pas données et qu’on découvre. .

1966


Milshtein est lauréat du PRIX DE LA CRITIQUE pour la gravure.
Pour son second séjour à New York, il a des lettres d’introduction auprès de Marcel Duchamp. Elles ne servent à rien. Mais, au moment de raccrocher, après une conversation au téléphone, il a l’idée d’évoquer le jeu d’échecs. Rendez-vous est pris pour une partie. Duchamp apprécie le brillant joueur formé à l’école Russe. Il le promène dans les clubs d’échecs new-yorkais les plus sélects sans jamais dire un mot à propos de peinture.

1967


DOSSIER SOLANGE est le premier texte littéraire de Milshtein. C’est la première manifestation, par l’écriture, de son besoin de se confronter à la vie et à sa part d’absurde.

J’aime l’anecdote, j’adore rire.
Parfois, un rire se mêle à ma peinture. Sans que je sois sûr que j’aime ça. Mais, on ne peut pas survivre sans humour. Les choses les plus tragiques passent avec l’humour. Dans la culture juive d’Europe centrale, cela prend une place énorme. Et puis, il y a une langue aujourd’hui décédée, le Yiddish, une langue humoristique où chaque phrase incite à rire. Une langue qui est une échappatoire à la dureté de la vie. .

1968


Haïm Gamzu succède à Eugène Kolb à la tête du Musée de Tel-Aviv. Il a connu Milshtein au temps où ils participaient l’un et l’autre activement à la vie culturelle de l’avant-garde artistique israélienne. Il rédige lui-même le catalogue de l’exposition qu’il consacre à son travail.
Comme le DOSSIER SOLANGE, le DOSSIER LOUISE se présente sous forme d’un classeur réunissant les pièces d’une enquête policière.

1969


Étrangement, cet artiste précoce auquel bien des choses semblent naturellement promises entre dans une période de repli qui va durer presque dix ans. Il se met à l’écart des événements du monde et de sa vie familiale. Sa vie sociale se réduit, la peinture n’occupe plus tout son temps. Il préfère jouer aux échecs et le tête-à-tête avec le papier où il se livre aux délices des jeux de la gravure. Il réalise une collection d’étonnants ouvrages qui rentrent dans un porte-monnaie ou se déroulent en de longs panneaux.

1970


Milshtein marque sa propension à passer des petits formats aux grands. Tout commence par la rencontre de Théodor Ahrenberg, important collectionneur suédois vivant à Genève, chez lequel il est invité à séjourner et à travailler.

Teto Ahrenberg a été une rencontre importante. Il parle de la peinture comme un artiste et vit complètement pour cela. .

Dans cette Ville, qu’il aime particulièrement, parce qu’il s’y sent entouré de neige et en sécurité, il peut travailler au Centre International de Gravure Contemporaine, où il a la possibilité d’expérimenter les très grands formats.

Pour moi, aller en Suisse, c’est toujours une joie.
Je retrouve le pays de Madame Martin, ma gouvernante Suisse, et mes souvenirs d’enfance d’un Kichinev qui à travers elle, a fait partie des Canton Suisses….

De passage en Suisse, Pierre Gaudibert, directeur de l’ARC, a l’occasion d’admirer ses grandes estampes. Il décide aussitôt de les exposer.

À l’ARC, j’ai exposé les très grandes estampes réalisées sur les presses du Centre d’Art Contemporain de Genève. .

Avec Gaudibert et sa compagne, Marie-Odile Briot, qui travaillait au Musée d’Art Moderne, c’était vraiment une amitié…

…On me considère comme expressionniste, je ne sais pas ? De la même manière, je ne sais pas si je suis un représentant d’une peinture juive. Par contre, les symboles religieux chrétiens, j’ai ça dans le sang. J’aime qu’ils viennent de manière inattendue, surprenante. .

1972


Milshtein contracte une nouvelle passion : le livre.

Le marchand Jean Hugues édite au Point Cardinal ALBUM DE TIMBRES. Il gardera toujours dans ses cartons des gravures et ouvrages de Milshtein.
La même année, un éditeur très branché de Genève, Rousseau, publie INTERDITS, une suite de gravures et de courts textes caustiques sur la liberté de tout faire.

Il réalise JEUX DE CARTES N° 1, avec vingt-six pointes sèches, publié aux Editions M. Adler, et JEUX DE CARTES N° 2, publié par la Circle Gallery, à New York.

J’écrivais le plus souvent les textes. Le mot pour moi a une valeur picturale. Encore aujourd’hui, j’ai la passion du livre. Je fais moi-même le papier. J’aime cela. J’ai beaucoup aimé apprendre les techniques liées au livre. Le papier est un des plus beaux supports qui soit pour la peinture comme pour la gravure…

Le livre, c’est mon art conceptuel.
Le vide du livre, le papier, ses fibres, les anciens papiers de Chine, aux fibres qui vont dans tous les sens, tout cela est passionnant. Devant cela, je suis comme un collectionneur passionné. Je peux exprimer tous mes fantasmes. C’est la totalité du livre qui m’a enchanté. Souvent je mentionne un tirage à 50 exemplaires et souvent il n’y en a eu que dix ! Pourquoi ? Je faisais tout moi-même. Je ne pouvais pas déléguer. Par une sorte de jalousie, je ne pouvais pas laisser quelqu’un toucher mon travail. Pour moi un livre n’est pas un objet. Je n’ai jamais aimé les livres objets. Le livre objet est une conception qui n’est pas la mienne. Un livre, c’est un texte, des dessins, des gravures !
Le livre que j’aime le plus est celui que je n’ai pas encore fait….

1973


Milshtein est présent pour la première fois à Moscou, au Musée Pouchkine.
Il publie Les GOBBI, du TIC AU TAC, et prépare pour C. Czwiklitzer de Baden-Baden, HÔTEL, un grand album sur papier peint.

La Russie, c’est avec Czwiklitzer, un éditeur allemand, qui a porté sur mon travail un regard russophile. Il a considéré que j’appartenais à la tradition de l’art de ce pays. Il est vrai que le russe est ma langue maternelle, et qu’une partie de mes thèmes, comme beaucoup de mes amis, viennent de ma jeunesse russe. Il a ouvert à mon travail les musées de toute l’Europe….

1974


Milshtein fait l’objet d’une monographie rassemblant les signatures de Jean Adhémar (Directeur Bibliothèque Nationale), Roger Caillois et Michel Waldberg publié par Jacques Goldschmidt, dans la Collection MUSÉE DE POCHE, ainsi que RECUEIL DE 50 GRAVURES MINIATURES, présenté chez Georges Visat. Un de ses plus singuliers ouvrages est présenté 19 rue de Seine, LES SOUS.

1975


Lors d’un séjour chez son ami Ahrenberg, Milshtein rencontre René Berger, directeur du Musée Cantonal de Lausanne, qui tombe sous le charme de ses gravures et lui propose une grande exposition.

Déjà présent au Danemark pour une exposition à Odense en 1974, il revient en 1975 dans ce pays qu’il apprécie vivement.
Le Danemark, c’est l’odeur du froid, de la neige, une ambiance qui me rappelle la Russie : avec la liberté et la tolérance en plus !

Publication avec la complicité de Jacques Bellefroid de FERRY BOAT.

1976


Année d’activité intense autour du papier, de la gravure et de la bibliophilie.

Publication de trois ouvrages, LE CORNET À DÉS ADDE, de Max Jacob, UNE SEMAINE CHEZ TANTE ROSE et VODKA + VODKA, un premier hymne concis et convaincu à sa boisson favorite, conçue pour affronter les grands froids du Danemark où il séjourne quelques mois.

L’imaginaire danois et la mythologie scandinave ne sont pas sans rapport avec la Russie, du moins, celle de mes souvenirs. J’ai exposé souvent à Odense, la ville de naissance d’Andersen, et je vois le Danemark comme un pays de conte de fées….

1978


Au peintre et au joueur d’échecs classé, il faut ajouter un Milshtein écrivain. Outre les histoires publiées dans ses nombreux livres, il a à son actif plusieurs pièces de théâtre, et cette année-là, il publie aux Éditions du Dauphin LE RIRE DU CHAT, un roman — épistolaire comme souvent chez lui — où l’espace littéraire et l’espace plastique se confondent, puisque dans ce livre, le carton à dessins qui appartient au héros est inséré dans l’ouvrage.

Ici, mes dessins n’illustrent pas le texte, c’est lui qui en dépend puisqu’ils sortent du carton à dessins d’un des personnages… .

1979


L’exposition MINIATURES, à la Galerie Negru, est une nouvelle occasion pour Milshtein de s’adonner sans entraves aux expérimentations les plus étonnantes…

J’ai toujours aimé les miniatures. Les formats que j’affectionne le plus : l’extrêmement grand et l’extrêmement petit. J’ai même dessiné au microscope binoculaire, une expérience fabuleuse… Sous le microscope, le papier semblait un paysage lunaire, avec des cratères, des trous, j’avais utilisé mon pinceau le plus fin et il apparaissait comme un balai, et ma main, que je croyais très ferme, était un sismographe. J’ai eu le plus grand mal à juste faire un pauvre dessin. Avant, j’ai fait aussi quelques portraits sur des grains de riz. C’est mon goût pour les extrêmes. Toujours, mes pensées vont d’un extrême à l’autre.

François Mathey, l’inclassable directeur du Musée des Arts Décoratifs, l’invite pour une exposition de groupe. Milshtein et lui entretiendront tout au long des années une amitié complice autour d’un amour gourmand de la peinture.
Après LE TANGO DE L’HOMME MAL RASÉ, il enchaîne avec L’ENVOL.

1980


Les éditions Lidis lui commandent l’illustration de QUATRE HISTORES EXTRAORDINAIRES d’Edgar Poe.
Il séjourne en Israël, où il retrouve Nathan Zach qui rédige le catalogue de son exposition à la Rosenfeld Gallery.

Milshtein donne des cours de gravure et de peinture dans un atelier de la ville de Paris (rue Molière).

1981


Deux ouvrages de bibliophile HADÈS et NARCIS illustrent avec splendeur la nouvelle manière d’utiliser en les triturant des films photographiques et l’impression offset, imprimés sur un papier du Moulin du Verger de Puymoyen fabriqué par son ami Jacques Bréjoux. Ils constituent à leur manière des incunables de la nouvelle bibliophilie.

C’est alors qu’il manipule des films photosensibles qu’il se rend compte qu’ils ont la même densité qu’un liquide dans lequel il les plonge. Un effet d’optique les fait disparaître et seul existe, comme flottant, le dessin dont ils sont impressionnés.

C’est plutôt pour le plaisir de ses amis qu’il réalise ses BOUTEILLES, Le Musée des Arts Décoratifs fera l’acquisition de l’une d’entre elles, qui figure dans sa collection de verre.

1982


Lorsque Milshtein et Alin Avila se rencontrent, celui-ci organise les expositions de la Maison des Arts de Créteil et du Festival d’Avignon. Déjà éditeur d’un très grand nombre de livres, il partage le même amour pour la bibliophilie. Il tombe sous le charme de l’expérimentation des matières de l’artiste, mais son admiration pour le graveur ne l’empêche pas d’accorder toute son attention à sa peinture. Au vu de ses œuvres, il n’aura plus qu’une idée en tête : ramener Milshtein vers un art qu’il n’aurait jamais dû négliger, la peinture.

Parution de DOUX SOUVENIR.

1983


Alin Avila organise la première rétrospective de l’œuvre de Milshtein.

1984


Milshtein donne une peinture et dix très grandes lithographies pour sa participation aux expositions : LE SIÈCLE DE KAFKA au Centre Georges Pompidou, et SUR INVITATION au Musée des Arts Décoratifs.

Chen Yen Fon, critique et collectionneur taïwanais, organise une présentation de l’œuvre de Milshtein dans son pays (Taipei et Taichung) et publie une longue étude sur son travail.

1985


Alin Avila devient l’agent de Milshtein et s’attache dans un premier temps à faire reconnaître son travail de peinture en faisant circuler les principales œuvres présentées à Créteil dans les plus grands centres culturels et Maison de la Culture, ainsi qu’à l’étranger.

PAPILLONS NOCTURNES DE PARIS est un recueil de textes et gravures où les papillons anthropomorphes se jouent de la morale.

1986


La troisième exposition à Odense est programmée dans une ancienne usine désaffectée. Pour Milshtein c’est l’occasion de passer d’un pôle à l’autre de sa passion. Après une période dominée par les petits formats, il voit les choses en grand, en très grand même !

Enfin, je pouvais faire de grandes gouaches (c’est comme ça que je les appelle, mais en fait, ce sont des acryliques à l’eau sur des rouleaux de papier). Sept mètres sur deux, dix mètres sur deux !….

Rencontre avec Arris Karamounas qui possède une très vaste galerie à Genève et qui présentera à plusieurs reprises son travail.

Il publie, pour la galerie Mustad de Göteborg, LE CARNET D’ADRESSES DE BARBE BLEUE JUNIOR

1987


Milshtein s’installe rue Hélène, Paris XVIIe, dans un atelier si vaste, qu’il peut y peindre avec un balai sur des papiers de très grands formats. Dans son autre atelier, situé dans son appartement de la rue Molière, près du Palais Royal, il fait ses petits formats. Non sans encombrer les lavabos et la baignoire des mixtures avec lesquelles il fabrique lui-même un papier cuve, selon la recette reçue d’un artisan fabricant de papier d’Angoulême, véritable poète du papier, qui lui a transmis ses techniques et avec lequel il échange sa passion.

1988


Exposition Milshtein, à l’occasion de la traduction en hébreu de Kaddish d’Allen Ginsberg, Milshtein illustre KADDISH AND OTHER POEMS livre culte de la Beat Generation.

C’est Nathan Zach, qui me fait rencontrer Allen Ginsberg. Nathan Zach est un poète israélien des plus importants, un ami de toujours. Je l’avais fréquenté lorsque j’étais un jeune étudiant en art et je le vois toujours lorsque je vais en Israël. Il fait partie de la mouvance de gauche, c’est un des animateurs du mouvement La Paix Maintenant !….

1989


C’est avec une verve renouvelée qu’il entreprend une nouvelle suite de gravures. Toujours dans l’invention, il fait fabriquer des clichés tramés en zinc à partir de films manipulés et ensuite, il grave ses plaques à l’eau-forte.

Caroline Benzaria publie ZWY MILSHTEIN ÉCRITS ET ACIDE, ouvrage entièrement consacré aux livres et écrits de Milshtein.

LE DIVAN D’YVAN paraît aux éditions BLM.

1990


Alin Avila voit dans certains aspects de l’œuvre de Milshtein, en particulier dans QUO VADIS, une manière de synthèse qui noue le thème religieux et la Shoah, en même temps que les emblèmes du catholicisme et la pornographie.

C’est vrai que chez Katia Granoff, j’ai souvent montré des œuvres qui vont constituer les grands repères de mon travail. Dans la série des DIX COMMANDEMENTS, TON PERE ET TA MERE TU HONORERAS est un tableau important, plus influencé par la peinture des églises que par la pensée chrétienne, bien sûr… Auparavant, j’y avais montré LES CANNIBALES (LE REPAS DES FAUVES), où il y a un clown jaune pendu à une espèce de potence clouée sur le châssis. QUO VADIS, qui m’a occupé pendant presque deux ans était en 1990 l’objet unique de ma dernière exposition chez elle….

Pour rendre compte de son attirance pour les sujets chrétiens, Milshtein, remonte à ses premiers contacts avec le grand art religieux russe et à son importance pour le peuple russe lors des moments de grandes angoisses et de misère générés par la guerre.

Ça remonte au moment où on a ouvert les églises fermées depuis si longtemps, vers 1943 ou 44, en Géorgie. C’était une sorte de distraction pour ceux qui n’avaient pas envie d’y aller prier. Je découvrais la peinture principalement des icônes. Pour moi, ce fut un immense choc….

1991


Roland Topor l’invite à participer aux dernières expositions du Groupe Panique.

Topor c’est pour moi un rire. Ensemble, on déambulait dans les bistrots, on riait… C’est lui qui m’a invité aux dernières expositions Panique….

1993


Comme une gageure, Milshtein décide de présenter à Area une série d’œuvres sans figure, ni tête, ni visage.

Il retourne à Moscou pour une exposition rétrospective à la Maison de la Presse Russe. Milshtein publie LAVRINISME À LIRE DANS L’ASCENSEUR (illustré par Milshtein, textes de Lavrine).

30 œuvres sur papiers de Milshtein entrent dans la collection du Musée de Toulon, ils sont présentés dans l’exposition L’ÉLOGE DE LA PEINTURE.

J’éprouvais une saturation avec les visages. Je me suis dit qu’une agglomération d’objets aurait le même effet et serait en même temps une manière de le renouveler… Pendant la guerre, j’ai passé des années dans des trains bourrés de monde, de gens serrés comme des bestiaux. Quand mon frère et ma mère descendaient pour rechercher de la nourriture, je scrutais ces visages à la recherche de têtes connues, de gens qui pourraient me protéger. Le métro parisien où je me trouvais dans un monde semblable aux trains de réfugiés de la guerre a accentué cette démarche.

1994


Il y a une indifférence quand je peins, ma main dirige tout. À croire que je n’ai pas de cervelle. Et je suis très content de ne pas avoir de cervelle, quand je peins. Ma main fait tout. Je suis très content que la cervelle ne se mêle pas de mon travail. Elle détruit toute manifestation artistique. On veut dire certaines choses. Mais si on commence à y penser, on ne peut plus les dire. Le sens critique s’en mêle. La main, dans la vie quotidienne, on ne peut pas lui donner la parole parce qu’il n’y aurait que des coups et blessures dans ce monde. Mais, en peinture, laisser s’exprimer une main, c’est la chose la plus raisonnable à faire….

On arrive à un paradoxe : mais le grand problème des humains c’est de gérer et admettre les contradictions. La main indifférente dit des choses essentielles, elle est comme l’animal qui fait par instinct, par réflexe. La main agit automatiquement et il en ressort les choses les plus profondes sans qu’elles passent par un processus conscient. La peinture et l’art en général, c’est la sauvagerie et la violence, tout ce que je ne peux pas faire en tant qu’être humain vivant en société. Je ne veux pas être responsable des images que ma main dessine, mais ces images ne sont que les miennes… Je ne réfléchis à une peinture que je veux faire qu’en dehors de la peinture. Quand je peins, je ne réfléchis pas. Il m’est arrivé d’être assis comme un débile, bouche ouverte, yeux écarquillés. Et, si ma femme demande ce que je fais, je lui dis que je peins. Je forge en moi, mais où ça ? Quelque chose que ma main ira chercher, et qui n’appartiendra plus qu’à elle.

1995


Une rétrospective en deux volets est organisée au Musée d’Art Moderne de Troyes ainsi qu’au Palais Bénédictine de Fécamp. À travers plus de cent œuvres, c’est cinquante années de travail qui sont mises en valeur.

1996


La Pologne honore Milshtein d’une suite de cinq expositions dans les principales villes du pays, À Varsovie, c’est le Musée Królikarnia qui l’accueille. Les Polonais semblent apprécier la langue milshteinienne et traduisent deux de ses ouvrages, RIRE DU CHAT et LE CHANT DU CHIEN.

1997


Avec ET DIEU INVENTA LA VODKA Milshtein propose sept courts poèmes et sept peintures de 7 mètres qui disent le poème de la création selon Milshtein.
Plus tard, il réalisera un album de gravures à partir de ces poèmes.

Il s’agit finalement de mon attachement à la vodka. Je voulais célébrer la vodka à plusieurs niveaux.
Finalement qui suis-je ?
Je voulais faire un pacte avec l’Est, dont le symbole est la vodka. En plus, la vodka m’a guéri une tachycardie dont aucun médicament ne m’avait guéri. LES SEPT VERRES sont mon hommage à ce breuvage….

1999


Combinant ses amours pour le jeu et la peinture, Milshtein se livre à une série d’hommages à Gainsborough lors d’une exposition à Londres.

2000


Milshtein expose au musée d’art contemporain de Sopot (le Deauville Polonais) grâce à Joanna Wilhelmi.
Après sa tournée en Pologne, Milshtein part à la conquête de l’est :
il expose en Ukraine, au Musée d’Art Russe de Kiev, grâce à Anne-Marie et Roland Pallade.

Un hommage national lui est rendu en Moldavie et une exposition organisée par Georges Diener à Kichinev lui est consacré.
Avec Elisabeth Hoffman, sa compagne, ils se rendent à Kichinev, où il redécouvre, soixante ans, après, sa maison natale non sans difficulté, car les noms des rues ont changé.

La même année, Christiane Botbol est à l’initiative d’une exposition au musée d’art moderne de Cluj en Roumanie.

Rétrospective à Cergy Pontoise et publication de PETITES CONFIDENCES et le CHANT DU CHIEN.

Exposition « Nattier et moi » à Paris ; Nattier était surnommé « l’ambassadeur de l’élégance française » et Milshtein lui rend hommage.

2001


Yves Kobry lui organise une exposition à Vienne comprenant certains de ses plus grands tableaux.

2002


Dès 1986, Milshtein s’est intéressé à l’infographie, { …}. Avec l’aide d’Epson, il met au point une technique de digigraphie qui lui permet de produire des estampes en couleur d’une qualité surprenante qu’il édite à un petit nombre. Il devient un « sage » de chez Epson, ce qui va lui permettre d’ouvrir une nouvelle porte pour réaliser ses livres d’artistes.

À l’initiative de Art Sénat, Milshtein expose « l’homme au parapluie » pour la première fois au jardin du Luxembourg Exposition «Art ou Nature » .

Face au succès de l’exposition de Sopot en Pologne, Joanna Wilhelmi organise une nouvelle exposition à Olsztyn (Pologne).

2004


Dans le cadre de l’évènement « les artistes pérégrins » , Milshtein invite l’artiste Shelomo SELINGER a participé à l’exposition « Voyage autour d’un échiquier »  organisé par Art Sénat et expose « le Château de Cartes »

Ses digigraphies « Voyage autour d’un échiquier » sont également exposées dans le jardin du Luxembourg, parmi les joueurs d’échecs assidus. Il crée 18 affiches d’échiquiers avec pour chacun une légende décrivant les pensées hilarantes d’un joueur d’échecs. Les affiches sont édités dans le livre « Voyage autour d’un échiquier », son premier livre réalisé en digigraphie.

Les échecs c’est comme la vodka, ça ne lâche pas un artiste slave comme ça. C’est un peu comme une rechute.

Édition du livre « voyage autour d’un échiquier » (édition recherche)

2005


Avec la complicité de deux collectionneurs Christiane et Peter Zimmerman, Milshtein découvre le Beaujolais. Après de nombreux séjours chez eux, Milshtein s’installe à Gleizé, dans un grand atelier situé dans un ancien moulin (minoterie). Avec Élisabeth, ils partagent leurs existences entre Clamart et Gleizé.

2006


Plusieurs expositions, notamment dans les caves de Château l’Angélus à Saint-Emilion organisé pour Claude Péruzat, et celles de ses BOITES À SECRETS à La Réserve d’Area, ainsi qu’à la Galerie L’œil Ecoute à Lyon par Anne-Marie Pallade. Grands formats, pour la foire de Gand en Belgique.

Mis en scène par Valéry Dekowski, LE CHANT DU CHIEN est monté avec une troupe de treize comédiens au centre Rachi (Paris). La pièce se déroule entre Paris, la Pologne et Venise. Ça sent la vodka et le hareng. C’est le mythe de Faust revisité. C’est le début d’une grande collaboration artistique en la troupe AMAVADA et Milshtein.

Exposition « le Parti du Niet-Niet (le Dada au négatif), exposition de digigraphies humoristiques (2ème livre réalisé en digigraphies)

2007


Invité par le Sénat, Yves Marek et Alin Avila pour une exposition d’été dans l’Orangerie du Jardin du Luxembourg, Milshtein propose « Fées et Petites Merveilles », des toiles joyeuses et drôles qui évoquent des fées et des lutins, des dragons et des balais magiques. Des toiles gigantesques pendent librement du plafond, comme des portails ouverts entre notre monde et le monde du merveilleux.

Elle sera suivie d’une exposition à l’espace Berggruen, rue de L’Université à Paris. (Soutenue par Serge Cachan et Alin Avila). Cette exposition remporte un très beau succès et à cette occasion, le livre « Fée et Petites Merveilles “est édité chez Area.

Cette année-là, Fréderic Biessy (Producteur de spectacle) achète une toile de Milshtein, mais elle n’est pas signée. Milshtein se rend à son domicile pour rectifier cet ‘oubli’ et c’est le début d’une amitié qui amènera de futures surprises théâtrales.

2008


Pendant l’été, Milshtein expose ‘Les muses s’amusent’ au musée Boucher de Perthes à Abbeville.

Avec beaucoup d’humour et à sa manière, Milshtein se promène dans l’histoire de l’Art. Il a réalisé une trentaine de toiles avec humour et dérision.

Le musée d’Abbeville Boucher du Perthes fait l’acquisition du ‘Remède Miracle’, représentant un christ peint à l’acrylique sur bois inspiré du ‘retable d’Issenheim’ de Matthias Grünewald, christ qui inspira également Picasso.

La troupe Amavada de Caen accompagne Milshtein en Moldavie à Chisinau et au festival de théâtre en Roumanie à Sibiu pour une tournée théâtrale.

Milshtein retourne à Chisinau pour la seconde fois, avec la vision surprenante d’une ville nouvelle aux habitants vivant désormais à l’occidentale.

2009


Aldo et Nathalie Peaucelle présente Patrice Charavel, (directeur du Musée des Moulages Lyon) à Milshtein. Patrice Charavel se prend d’amitié pour Milshtein. De cette rencontre est née l’exposition exposition ‘Du bois gravé à la digigraphie, Retrospective’ rassemblant des gravures présentées au milieu des chefs-d’œuvre des sculptures grecques et romaines antiques.

J’étais à côté de la Vénus de Milo, j’étais content qu’elle n’ai pas de bras, sinon elle m’aurait giflé pour mon attitude trop familière.

Édition du catalogue ‘Du bois gravé à la digigraphie, Retrospective.’

La galerie Chybuslski, (Ville sur Jarnioux) organise une exposition collective avec Manray, Arman, Hartung et Milshtein.

2010


Grande exposition à Reims ‘VENTS D’EST VENTS D’OUEST’ organisée par association Recto-Verso Marie Christine Bourven (ancienne élève de gravure de Milshtein) dans plusieurs lieux de la ville, dont le somptueux palais du Tau.

Il y avait une grande salle où j’ai exposé mes dessins et où j’ai pu exposer le portrait de mon frère décédé brutalement récemment dans la chapelle palatine du palais comme un hommage émouvant.

De grands dessins sont exposés à la Serre de Saint Etienne par Avila.

Frédéric Biessy présente le travail de Milshtein à Claudia Stavisky (metteuse en scène et directrice du théâtre des célestins à Lyon).
Elle lui commande 20 affiches pour les spectacles de l’année du théâtre.

Lors de 8eme triennale mondiale de l’estampe et de la gravure originale organisé par le mouvement d’art contemporain de Chamalières, Milshtein est l’invité d’honneur et reçoit un prix.

2011


Milshtein conçoit la couverture du programme du Théâtre de Gléizé à l’initiative de Madame Lamure, Sénateur Maire. Elle a été un grand soutien pour Milshtein.

2012


Roland et Anne Marie Pallade, ouvrent une galerie à Lyon et retrouvent Milshtein en mai, avec « Acte II scène III »

Le Musée de Sens a choisi de présenter une rétrospective de l’œuvre de Milshtein à travers un support qu’il affectionne tout particulièrement : le papier.
Publication : À vos papiers !, co-édition Musées de Sens et Area 2012

‘Le poète Rimbaud’ est exposé pour la première fois au Tobbogan (Decines) « le Géant pour Plaire, la Miniature pour me Cacher ». Il s’agit d’un rideau monumental commandé pour une installation dans une église privée d’un collectionneur passionnée (église des années 50 désacralisée et en cours de restauration destinée à devenir un espace de création culturel à Guingamp ‘la Chapelle Ivre’, nom clin d’œil à l’œuvre de Rimbaud).
Au Toboggan est présenté « Brèves de bar à Vodka du Cabaret Milshtein », pièce de théâtre avec les textes de Milshtein (Le Chant du Chien – troupe Amavada)

2013


Milshtein participe à l’événement Chifra (Chine France) pendant la FIAC OFF sur les Champs-Élysées. Les chemins de Milshtein et Alin Avila se séparent après 31 ans de collaboration.

Le livre de gravures ‘les grenouilles d’Aristophane’ est édité chez Chybulsky qui organise également une double exposition avec les œuvres de Kokoschka.

2014


Après plusieurs tentatives rocambolesques, Milshtein réalise son deuxième rideau, le rideau de scène du théâtre des Célestins de Lyon. Le mécène Roland Tchénio, PDG du groupe Toupargel offre le rideau au théâtre.
Pour sa réalisation, Milshtein se rend dans la manufacture Gerriets pour refaire la couture du rideau monumental. Il est impressionné par ce lieu gigantesque, mais magique, un lieu où l’on trouve des passionnés de décors et tissus de théâtre…

Au début des années 80, Milshtein et Christine Virmaux (restauratrice de tableau et galeriste) se rencontrent, alors qu’ils travaillent avec la galerie Granoff. Une grande amitié de plus de 30 ans va les réunir lors d’une très belle exposition de miniatures à la Galerie des Patriarches.

Quand j’étais petit, pardon ! Je veux dire quand j’étais jeune parce que petit, je le suis toujours, je collectionnais les timbres. J’étais fasciné par leur taille et leur beauté.
Il y avait un timbre de collection qui s’appelait Dix ans sans Lénine. Un timbre rarissime. Naturellement, je voulais le copier pour frimer devant mes copains de classe. Il valait au bas mot dix bouteilles de vodka. Donc je commençais à le copier et en le dessinant, je me suis mis à admirer et à aimer la miniature qui avait un pouvoir magique ainsi que la vodka, ce médicament miracle de tous les maux de l’humanité.
Imaginer un petit peu tous nos grands dirigeants enfermés dans une boité d’allumettes, c’est comme un petit goulag qu’on peut jeter à la poubelle car dans ma cervelle d’enfant c’est à cause d’eux que la Révolution d’Octobre a échoué.

2015


Un an après le rideau des Célestins, le mécène Roland Tchénio finance les décors de la synagogue libérale ‘Keren Or’ de Villeurbanne. Milshtein réalise une fresque (textes extraits du Talmud à la calligraphie gracieuse de l’écriture Rachi), les vitraux et une horloge (inspirée de l’horloge juive de Prague).

Quand les représentants de « Vivante Ardèche » rencontrent Milshtein dans son atelier de Gleizé avec sa compagne Élisabeth, ils découvrent la multitude de moyens d’expressions employés par Milshtein ainsi que les supports les plus inattendus.
Impressionnés, M. Plasse et l’association « Vivante Ardèche », organisent une exposition au château de Vogüé, magnifique écrin de pierres suspendues au-dessus de la rivière dans un paysage sublime.

Château sans Espagne où l’espoir vient par le regard (Charavel)

2016


La grande exposition de Metz : Journées européennes de la culture juive-lorraine. Différents lieux d’exposition sont répartis dans la ville, Cloitre des Recollets, Temple Neuf et Porte des Allemands

Le directeur de la Cour d’Or fera les allers-retours entre Metz et Gleizé en louant un camion pour transporter mes peintures. C’était extraordinaire ce qu’il a fait pour un directeur de musée, c’était un acte presque héroïque dans le domaine de la peinture.

Chybulski organise 2 expositions en Allemagne et en Italie à la Galerie Hinter dem Rathaus in Wismar et à Utopia à Rome

La liste de quelques conneries professionnelles. Les grandes, je les garde pour moi et mon analyste.

 

1934 – Comme disait mon défunt ami, Henri Salvat, mieux vaut ne pas être né, mais ça arrive si rarement.

1943 – Essayer de fabriquer la peinture à l’huile avec de l’huile de vaseline et des pigments. Vu que la peinture ne séchait pas, j’ai dû jeter mon chef d’œuvre.

1948 – Changer de prénom, de Grisha à Zwy.

1954 – Ne pas suivre des cours de commerce

1956 – Travailler le plastique sans mode d’emploi. Le résultat fut fracassant, une explosion qui m’a épargné par miracle.

1961 – Me lancer d’une manière inconsidérée dans la peinture sous microscope pour un résultat invisible, ou passer des heures sur un grain de riz que je perdais immédiatement.

1968 – Faire des peintures trop grandes qui encombrent l’atelier.

1970 – Ne pas savoir tenir ma langue en public, surtout devant des officiels.

1981 – Perdre toujours mes lunettes.

1999 – Acheter un gilet de chasseur avec trop de poches ; comme ça, on peut être certain de ne pas savoir où sont les choses.